Lettre aux Gilets jaunes • prononcée lors de l’UP du 14 janvier 2019

« RETOUR »
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Peut-on encore rêver d’un grand soir ?
Les gilets jaunes, cet envol fraternel de milliers de lucioles, nous le laissent envisager. Garder cet envol, tenir bon, tenir le pas gagné nous enseignait Rimbaud ; préserver cette colère pacifique qui enfle, tempête et soulève avec elle l’espérance d’un monde en route vers une aspiration humaine.

Ce monde à rebâtir est une chance ; il vaut la peine que l’on se tienne debout, unis et serrés pour le défendre, le protéger, le faire grandir sur tous les fronts de nos indignations. Ne pas le laisser finir dans les oubliettes de l’Histoire.

Les gilets jaunes sont une embellie à saisir dans la grisaille et la déshérence sociales, un désir de voir changer les choses. Ici et là des idées éclosent, des propositions circulent, des utopies réapparaissent, mais une seule manque au tableau : la Culture, ce bien essentiel, cette clameur au service de l’intelligence, de la sensibilité et de la fraternité dont la vraie mission est de porter une parole auprès des gens.

Être au service de l’humain.
Réapprendre ce que certains pensent avoir perdu, remettre au jour le sens de la collectivité autour d’une grande idée de développement culturel populaire accessible à tous, sans entraves de classe, est l’un des chemins qu’il faut prendre pour accompagner notre humanité de plus en plus désorientée.

Retrouver une lucidité à tout le moins égarée.
Cet élan n’est possible et ne peut s’accomplir que s’il sait redonner du sens à notre envie de mieux nous connaître les uns les autres, de faire circuler les mots, de nous écouter, de faire reculer des décennies d’abandon et d’obscurité.

 

Le projet du « grand débat public » qui vient de débarquer avec ses doléances hétéroclites, ne peut se tenir sans une empreinte culturelle forte.

Faire résonner la parole dans les théâtres et les lieux de culture, ces sentinelles garantes du savoir, ces lieux de vigilance où les artistes mettent leur âme au service de tous, et non dans les salons et dans les ministères éloignés de la réalité de tout et de tous pour protéger les petits intérêts d’un cercle de privilégiés qui s’arroge le droit de s’embourgeoiser culturellement à bon compte, se pavanant dans les entre-soi feutrés des circuits à la mode qui moquent l’art.
Que cela se sache, la domination d’une classe est un attentat à l’humanité.

 

La culture est un des remparts contre l’obscurantisme, l’égoïsme, l’intolérance, le racisme ; elle recule la bêtise qui fait s’écrouler les mondes.
Faire connaître aux gens que l’objectif d’une culture populaire n’est pas une utopie mais une nécessité urgente à laquelle ils doivent se rallier.
Voilà une occasion qu’il nous faut attraper au vol, car la réalité des temps humains se lit sur une boussole qui nous indique la direction de l’essentiel.

La culture est une musique insolente, libre, lucide, débarrassée des scories de la pensée unique ; elle nous invite plus que jamais au rassemblement pacifique et joyeux, non à ce qui sonne le glas de la défaite, la fuite et le repli sur soi.
Elle est voie de partage et non de dispersion.
La voix de ceux qu’on n’écoute pas ou plus.
Elle est lien de partage issu d’un héritage commun à tous, et non le paquet cadeau de l’industrie du luxe, mais le reflet du sourire de l’âme.

La surenchère de la finance acoquinée au pouvoir est d’une arrogance malveillante qui a tout perverti ; elle a empêché l’esprit de se rendre compte de ce qui se trame dans nos sociétés ; elle nous tient dans l’égarement de ce qui se fabrique, nous isole, nous tient à l’écart de ceux qui cherchent des chemins, des aires de respiration.
S’arrêter.
Réfléchir.
Entendre respirer le monde.

 

La culture tend les mains vers ceux qui espèrent.
Tout individu humain a droit à l’entière croissance, le droit d’exiger de l’humanité tout ce qui peut seconder son effort.
Nos modèles de société sont abîmés, à l’agonie ; et le monde s’apprête à se précipiter vers une pente vertigineuse qui, si nous n’y prenons garde, pourrait s’achever dans une grande débâcle, une perdition sans espoir de retour.
Phénomène inédit que l’éveil de ces jaunes phosphorescents gilets !
Il faut rallumer tous les soleils qu’on nous a confisqués.

 

À ceux qui se demandent encore comment ou pourquoi, voilà ce à quoi il nous faudra réfléchir tous ensemble, et répondre !
Forger des mots nouveaux pour incarner les outils de demain, des mots capables d’élever la sensibilité, l’intelligence, et qui ne peuvent s’obtenir que si l’on met l’humain et la fraternité au centre des enjeux à venir.