Lettre de soutien au Toursky
par Ivan Romeuf, Comédien et metteur en scène

« RETOUR »
RÉSISTANCE

Lettre ouverte à une journaliste

Aujourd’hui c’est mon anniversaire.
Voilà maintenant plus de 50 ans que je pratique l’Art Dramatique et que je rencontre des metteurs en scène, des directeurs de Théâtre, des comédiennes, des comédiens, des programmateurs… Est-ce que je connais tout de mon métier et des êtres et personnalités que j’ai pu rencontrer ?
Est-ce que je sais ce qu’est un sentiment et ce qui anime les gens de théâtre ?
Ce qui les incitent à ne jamais s’arrêter de travailler, quels que soient leur âge ou leur état de santé ?

Combien de fois depuis mes débuts j’ai entendu : « Mais vous ce n’est pas pareil, vous aimez ce que vous faites », et ce : « Vous aimez ce que vous faites » doit excuser bien souvent, nos salaires de misère, nos galères, notre difficulté à vivre dans une société mercantile.
Une société qui parfois nous rejette.

Et pour citer Tchekhov : « Vous achetez notre photographie pour un rouble mais vous ne nous donnerez jamais à épouser votre sœur ou votre fille. Pour vous nous ne sommes que des cocottes » (Le Chant du Cygne).

 

Arrivé à aujourd’hui je veux bien accepter tout ça, mais ce que je refuse, et cela depuis mes premiers pas en scène, c’est qu’un jour on me dise : « il faut t’arrêter parce que tu es trop vieux, mon vieux ».
Si j’accepte toutes les contraintes, dois-je aussi accepter de ne plus faire ce qui me fait vivre, ce qui me permet d’être pleinement vivant ?
Non.
Seule la mort mentale ou physique pourra stopper mon voyage.
Et je ne suis pas le seul à vivre cette envie de continuer à vivre ce qui me fait vivre.
Dans ce voyage j’ai rencontré des gens magnifiques, des passionnés, des amoureux. Des gens de talent, mais aussi des salopards, des mesquins, des banals, des nuls, des je-m’en-foutistes, mais ce dont je suis convaincu c’est que chacun était sincère et aimait son métier.

 

Une petite histoire, puisque je suis dans les souvenirs et le présent :

En 1986 quand j’ai créé notre Compagnie L’Egrégore j’ai proposé des répétitions à de jeunes comédiens et comédiennes. Pendant des mois, nous répétions dans la campagne sans que je me pose la question « où va t-on jouer ? ».

Un soir que je dînais dans un bistrot où nous avions nos habitudes, j’ai rencontré le directeur du Théâtre Toursky, Richard Martin.
Nous avons échangé sur nos métiers, nos passions, nos joies et j’ai expliqué à Richard mon travail présent. Richard m’a demandé où je comptais jouer ce spectacle. Je ne savais pas, ni ne m’étais posé la question à cet instant. Seul le plaisir de la création m’animait. Richard a sorti un trousseau de clés de sa poche et m’a dit « Viens jouer chez moi ». « Mais quand ? » ai-je demandé. « Quand tu veux. »
Cet accueil je ne peux pas l’oublier, il fait partie de mon voyage.
C’est aussi l’attitude de cet homme de théâtre qui m’a incité à poursuivre mon travail à Marseille.

Après cette première rencontre, bien souvent j’ai demandé au Toursky, comme aux autres théâtres d’accueillir nos créations. Du Bompard, en passant par la Minoterie, que nous avons construit avec Haïm Menahem, de la salle de la Maison de l’étranger au Théâtre Gyptis, au Festival des îles, au Théâtre Off puis au Théâtre de Lenche pendant des années, où j’ai été accueilli en résidence permanente. J’ai poursuivi mon travail.

On m’a accueilli, parfois ne pouvant pas faire autrement comme si on avait des dettes spirituelles envers moi, parfois avec joie, plaisir et échange de passions, beaucoup ont répondu présents. Aujourd’hui, depuis 1986, L’Égrégore a pu poursuivre son travail, et ce n’est pas fini. La compagnie a créé à ce jour 63 spectacles.

 

Je continue mon histoire :
Quand des responsables administratifs de la culture de la Mairie de Marseille ont incité Maurice Vinçon à demander à notre Compagnie L’Égrégore d’arrêter notre résidence permanente au Théâtre de Lenche, (pour laisser soi-disant la place à une autre équipe qui n’a jamais pris notre place), après plus de 10 ans de travail dans ce Théâtre, j’ai accepté puisque nous avions passé un accord dès le début de ce voyage. Quand l’un d’entre nous déciderait qu’il peut ou doit partir, alors nous nous séparerions.

Le lendemain matin de ce jour, j’ai téléphoné à Richard Martin pour prendre un rendez vous et lui demander d’accueillir notre Compagnie en résidence. Pendant notre rencontre comme la première fois, « Tu es chez toi, alors viens ». Depuis 4 ans je travaille, et même plus, je vis dans le Théâtre Toursky, où Françoise et Richard, après certains déboires de vie, m’ont proposé de me prêter un studio dans le Théâtre.

Quand après, toujours à la demande de responsables administratifs de la culture de la Mairie, on a proposé à Maurice Vinçon de m’inciter à prendre ma retraite, et la sienne aussi d’ailleurs, et que le Théâtre de Lenche a été fusionné avec Joliette, j’ai proposé de faire une pétition de soutien pour que le Théâtre de Lenche continue de vivre tel qu’il avait vécu jusqu’à ce jour.
La direction a refusé.

Quand le Théâtre Gyptis, avec lequel j’ai travaillé pendant des années a du fermer ses portes, toujours à la demande de la municipalité de Marseille – et que personne ne m’affirme que ce n’est pas vrai car j’étais présent lors de ces dernières discussions-, Andonis Vouyoucas et Françoise Chatôt ont accepté de partir, aucune pétition, là aussi n’a été proposée.

Quand le Théâtre Bompard a fermé ses portes dans la plus grande discrétion, là encore, pas de réaction de la direction.
Et je n’oublie pas la Gare Franche, la Maison de l’étranger, le Théâtre Off et bon nombre de salles où l’on pouvait présenter des spectacles…

 

Aujourd’hui un journal, Zibeline, sous la plume de Agnès Freschel « accuse » Richard Martin de ne pas être solidaire de ses collègues… alors je dois être dans le même panier d’opprobre, ainsi que bon nombre de mes camarades artistes. Nous ne nous sommes pas élevés contre ces fermetures. Simplement, parce que les artistes qui les dirigeaient n’ont pas appelé à l’aide pour ces fermetures.
Puisque nous parlons de solidarité, permettez moi encore un petit passage par le Théâtre Toursky qui aujourd’hui entre en résistance et dont je ne peux qu’être solidaire.

 

Je l’ai écrit plus haut. Je vis dans le Théâtre, et j’ai la joie de rencontrer chaque jour des personnes qui occupent ce lieu. Des Compagnies de théâtre, de danse, de musique. Des associations de quartier, de tous les pays et nationalités, qui viennent sous le bonzaï libéré palabrer, philosopher ou simplement parler de leurs vies, de leurs désirs et passions. Des gilets jaunes, mais oui il en reste encore (!), qui travaillent avec passion sur un texte de théâtre qu’ils voudraient voir créer au Toursky. Des enfants du quartier qui viennent, eux aussi sous l’arbre, travailler avec leur professeur de français. Des jeunes et des moins jeunes de ce coin de Saint-Mauront qui usent leurs fonds de culotte sur les planches du Théâtre pour des répétitions bruyantes et joyeuses.

Et tellement de rencontres improbables qui animent ce lieu.
Et l’on parle de manque de Fraternité ?

 

Vous pouvez penser, Romeuf est un idéaliste il ne voit que la joie, la fraternité et la bonté ?
Ne vous y trompez pas, je l’ai dit au début, je suis vieux aujourd’hui et conscient de tout ce qui m’entoure. J’ai mes joies et mes peines comme tout un chacun. Je n’idéalise rien, seulement je regarde les choses et les êtres et j’affirme aujourd’hui avec force, qu’un journaliste peut écrire ce qu’il veut, mais j’ai la prétention de savoir où se cache la fraternité. Et qu’on me jette la première pierre si j’ai failli à cette fraternité que je réclame et vois en mes amis du théâtre et particulièrement du Théâtre Toursky et de Richard Martin.

Et pour en finir : tout propos qui attaque le théâtre, et ça n’a sûrement pas d’importance pour beaucoup, tue une partie de mon être et de cet amour que j’ai pour notre métier, et ce sont certainement eux qui pourraient me faire douter de cette fraternité.

Ivan Romeuf
Comédien, Metteur en scène
et Résident permanent au Théâtre Toursky