Sirènes et boxeurs,
le carnaval de Pierre Ledda

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Sirènes et boxeurs, le carnaval de Pierre Ledda


LA MARSEILLAISE – 24 & 25 décembre 2022

 

Les choix d’un philosophe, des gouaches et un écorché du ferronnier-sculpteur Ledda, convoqués dans la minuscule galerie qui programma pendant 30 ans deux mille vernissages : entre autres, Max Ernst, Louis Pons, Viallat, Jaccard, Ceccarelli et Traquandi.

Relais transmis : lundi 26 décembre, Bernard Plasse qu’on reverra immanquablement rue Sylvabelle, achève de céder les clefs de la Galerie du Tableau. Ses amis de longue date, Roberto Comini et Patrick Michault assument la relève. Tout change et rien ne change : avec des incursions en Italie et en Belgique, le programme des six prochains mois de la galerie est déjà bouclé.

Cet accrochage d’un ensemble de gouaches de Pierre Ledda est bienvenu. Principalement grâce à la clairvoyance d’André Nègre qui l’exposa quatre fois sur le Cours d’Estienne d’Orves, avec le soutien de Danièle Malis, autrefois conservatrice du musée de Cabriès et de Richard Martin qui fut l’un de ses interlocuteurs dans le quartier de la Belle de Mai, le souvenir des donations de Pierre Ledda reste vif. Deux colosses métalliques ponctuent la cour d’entrée du château d’Edgar Mélik; chez Axel Toursky, dans l’escalier intérieur du Théâtre, on découvre un guerrier casqué et barbichu, longiligne et cuirassé.

Pierre Ledda était né à Marseille en juillet 1914, il quitta les vivants 80 années plus tard. Sa mère était Sarde. Originaire du Piémont, son père qui était cordonnier, s’était très jeune établi en Provence. Ses enfants racontaient avoir longtemps vécu dans l’invincible enchevêtrement de ses matériaux et de ses outils, au milieu du fourbi des sculptures et des peintures sur bois qu’il façonnait. La place et le temps lui manquaient, ce petit homme prodigue refusait de s’accoutumer. Il chantait, jubilait, fourrageait, riait et virevoltait. Opiniâtreté, humour et spontanéité scandaient ses pérégrinations. Dans sa production, on trouve du carnaval et du music-hall, des protestations et de la mythologie, des bonheurs d’expression et certaines fois de franches ratades : Ledda expliquait que « s’il s’appliquait, s’il se mettait à corriger, s’il embellissait ses travaux, eh bien, il échouait ! il ne conduisait plus son bateau comme il voulait !».

Jonas, French Cancan et François d’Assise

Il avait suivi des cours du soir du peintre François Diana aux Beaux-Arts de la place Carli. Vers le milieu des années 1950, le quadragénaire Ledda inaugura sa pratique de la sculpture sur métal. La rumeur l’en avait informé, il s’inspirait pour partie de ce qui dans son époque faisait rupture, les expériences de ses lointains confrères, Germaine Richier et César. Forge, ferronnerie, chaudronnerie, réparation navale, ses métiers antérieurs aiguisaient ses inventions. Jusqu’à la fin de 1968, il travailla pour une société qui fabriquait des bennes de camion.

Ses premières expositions se déroulèrent rue Fortia, chez le galeriste Werther Merenciano. Sur les coupures de presse qui relatent l’événement, on voit quelques-unes de ses pièces : un attelage de Ben Hur avec des chevaux qui piaffent, deux bonshommes façon Icare ou bien Mélies qui plongent en direction d’une lune de fête foraine, Jonas comme un nageur aminci qui gravite près du corps d’un poisson dentelé. Dans son catalogue posthume édité en 1996 à Cabriès, on aperçoit un violoniste mélancolique, les genoux et la robe généreusement ouverte d’une danseuse de French Cancan, une écuyère qui danse comme une ballerine sur l’encolure d’un petit cheval, une jeune femme qui trimballe avec émotion et gaucherie son sac à mains. Sur la photographie d’un article du Provençal en 1991, on découvre Ledda dans son jardin : à ses côtés, deux sculptures juchées sur socles, l’énigme d’un Saint-Pierre avec des clefs et un profil de prêtre sumérien qui appartenait au couple des collectionneurs Anne et Henri Sotta ainsi que la silhouette efflanquée de François d’Assise, dérangé par trois oiseaux qui s’empalaient dans sa chevelure.

Exception faite pour les reliefs d’un écorché doté d’un buste esquissé avec des entrailles en scoubidous, on trouvera dans cette exposition des animaux, des sirènes et des boxeurs, des oeuvres sur papier choisis par un ami de Bernard Plasse et de l’antiquaire Jean-Yves Roux, le philosophe Jean-Maurice Monnoyer. Suite à une vente aux enchères, cet auteur de préfaces pour des livres de Walter Benjamin et de Senancour – un romantique salué par Nerval, Proust et Jaccottet – a rassemblé chez lui une cinquantaine de pièces de Ledda. Les douze gouaches qu’il présente chez Plasse sont inégales, pleines d’effroi, de drôlerie et de compassion : « Rien de pittoresque et de gentil » écrit Monnoyer dans son texte de présentation : « Ledda a dû se débrouiller, s’arranger avec la couleur et le matériau, s’entreprendre dans l’une et dans l’autre, comme on s’arrange avec la douleur et la persécution ».

ALAIN PAIRE

Galerie du Tableau, 37 rue Sylvabelle.
Vernissage exposition Pierre Ledda lundi 26 décembre, 18 h.
Ouvert de 10 h à 12 h et de 15 h à 19 h. Jusqu’au 7 janvier .

 

ANDRE TEBOUL / PIERRE LEDDA dans son jardin de la Belle de Mai, en compagnie de ses sculptures de St François et St Pierre, 1991.