TÊTU • “Sois un homme mon fils” : le récit touchant et drôle de Bouchta, “arabe et pédé”

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Avec “Sois un homme mon fils”, à voir jusqu’au 31 décembre à Paris, l’auteur et comédien Bouchta livre un seul-en-scène drôle et touchant sur sa jeunesse marseillaise, loin de la virilité triomphante que sa famille et la société attendaient de lui.

Dans le vaste monde de l’humour, il y a celles et ceux qui évoquent la vie quotidienne (l’amour, les gamins, les iPhone…) afin de faire rire le public avec ce qu’il connaît – c’est dans les vieux pots… Et il y a celles et ceux qui décident de parler d’eux ; de mettre leurs tripes sur la table et de donner ça à manger aux spectateurs, faites-en ce que vous voulez, ce n’est plus de mon ressort. L’humoriste Bouchta (Bouchta Saïdoun à la vie civile) fait clairement partie de la deuxième catégorie. Son spectacle Sois un homme mon fils, créé avant la pandémie et repris à Paris cet automne, en est la meilleure preuve. « Sur scène, je fais le strip-tease de ma vie » assure-t-il.

Avec lui, nous ne sommes pas sur un rire au kilomètre façon one-man-show de bateleur, mais sur un seul-en-scène au plus près de son intimité. De sa jeunesse principalement, dans un quartier populaire de Marseille. «La vie commence de zéro à six ans, tout se fait là. Si tu as le bonheur à ce moment, c’est parfait. Si tu as le malheur…» nous avait-il raconté l’an passé, juste avant le deuxième confinement qui avait stoppé net l’exploitation de son spectacle (oui, cet article était au frigo depuis un an). On l’avait interviewé à l’issue d’une représentation pour en savoir plus sur sa vie. En une heure, c’était parti dans tous les sens, entre anecdotes en veux-tu en voilà, rires communicatifs et larmes non feintes.

Féminité interdite
« C’était difficile d’être un enfant d’une famille maghrébine de 12 enfants – moi je suis le onzième. Ma mère, elle faisait deux filles, deux garçons ; tous les dix mois un petit ! » Sauf que lui était « très différent des autres garçons : fragile, énormément proche de ma mère… » D’où une jeunesse « compliquée » comme il nous l’a confié avec émotion pendant l’entretien. « Chez nous, la féminité est interdite aux femmes, et encore moins aux hommes. Ma mère, elle a tout de suite vu ma différence. Et c’est pour ça qu’elle a dit un jour à l’un de mes frères : tue-le, si tu peux tue-le.»

Sa mère, on le comprend très vite, est l’une des personnes les plus importantes de sa vie, malgré sa dureté. « Comme elle dit ma mère : si je n’avais été dure, j’aurais au moins perdu six enfants en route. Alors que nous, gamins, on voulait juste des câlins, des bisous ; mais il n’y avait rien de tout ça. Les seuls câlins qu’on avait, c’était un toit, la soupe chaude, et la douche chaude aussi – brûlante même – car comme elle détestait l’expression “sale arabe”, elle nous frottait à fond ! ».

Sur le plateau, ce fils d’immigrés algériens raconte tout ça : l’enfance dans le quartier (ah, la scène de la circoncision !), la famille, les études, le premier boulot… Jusqu’à son mariage forcé au sortir de l’adolescence, avec une séquence hilarante autour de la nuit de noce. Car oui, malgré la violence de ce qu’il nous décrit, Bouchta le fait avec décalage et autodérision grâce à un travail précis sur le texte. « Je ne peux pas raconter la misère sans le lubrifiant qu’est l’humour ! »

“Trouver un arabe pédé”
La suite de son histoire, il nous la retrace lors de l’interview. Notamment son parcours professionnel erratique, qui l’a conduit par exemple à être enquêteur pour le documentaire Mémoires d’immigrés, l’héritage maghrébin de Yamina Benguigui ou à collaborer avec le cinéaste Philippe Faucon pour son film Samia. « J’étais un peu “bougnoulogue” : chaque fois qu’il y avait des films ou des reportages dans notre milieu, on m’appelait parce que j’ai plein d’histoires à raconter – sur les pères, les mères, l’éducation des filles, les HLM sponsorisés par la Caf… »

Mais lui rêvait d’un destin plus grand que d’être simplement petites mains dans l’ombre. « Toutes ces années, je suis resté devant la télé à essayer de trouver un arabe pédé qui va dire “j’aime la quéquette et j’aime Allah aussi”. Mais je n’ai jamais vu ça. Alors, un jour, j’ai décidé de m’y mettre. Je voulais faire un film. Nous les “couscous clan”, c’est l’impact de l’image. Que le livre, la pièce de théâtre, chez nous, bof… »

C’est décidé, il parlera de ce qu’il connaît le mieux : lui-même. « Je me suis dit que c’était mon tour, que je devais poser mes mots, exister en mon nom et arrêter d’être le fantôme des autres. Surtout que comme j’étais le fantôme de ma vie, c’était facile de se servir de moi. » Point de film pourtant ; il écrit finalement le livre Je voulais devenir un homme, sorti en 2017 aux éditions l’Harmattan. « Après l’avoir vomi, je suis rentré en dépression. J’ai pleuré, pleuré, je ne voulais plus sortir. »

De “tartine de merde”
C’est sa rencontre ensuite avec Richard Martin, metteur en scène et directeur, à Marseille, du Théâtre Toursky, qui va changer la donne. Ils décident de collaborer ensemble à partir du livre. « On a pris un iPhone, on l’amis sur la table ; moi je m’assois par terre sur une peau de mouton comme ma mère et ma grand-mère et je commence à vider mon sac, à pleurer, pleurer… J’étais un Pinocchio en mille morceaux et mon Gepetto a recollé les morceaux avec mes larmes. À la fin, il a trouvé Pinocchia mais il m’a quand même gardé ! »

À deux, ils ont retracé les étapes de la vie de Bouchta pour livrer le solo Sois un homme mon fils , parfois bancal dans le jeu, souvent émouvant, mais surtout véritablement drôle. « Quand tu te rends compte que tout ce que tu as vécu c’était vrai, ça fait mal. De cette tartine de merde on a essayé de faire un gâteau d’anniversaire. » Il a d’ailleurs tellement de matière avec sa vie qu’il pourrait cuisiner plusieurs autres gâteaux. Une suite du spectacle est-elle envisagée ? « Je laisse venir les choses, je ne suis pas pressé. Je l’ai peut-être été quand j’étais jeune, belle et fraîche ; maintenant à 50 ans, je suis plus apaisé. »

Sois un homme mon fils
À la Divine Comédie (Paris) jusqu’au 31 décembre les jeudis, vendredis et samedis à 21h
Au Théâtre Toursky (Marseille) du 29 mars au 2 avril

Date : 02/11/2021
Journaliste : Aurélien Martinez